Les actes du colloque


Difficultés de lecture : de l’échec à la déscolarisation

Les intervenants
  • Nelly Daviau

    Nelly Daviau est la mère de Valentine dont la scolarité est, depuis des années, un véritable parcours du combattant. Les dictées autant que les prises de notes sont un calvaire. En classe, elle est très agitée et régulièrement punie. Valentine va être soutenue par une orthophoniste pendant tout son primaire.
    Cela ne suffira pas.

  • Anne-Marie Gaignard

    Anne-Marie Gaignard a fait partie, toute sa scolarité, de ces élèves stigmatisés par une mauvaise orthographe. Diagnostiquée dyslexique, ce n’est qu’à 36 ans qu’elle se rend compte que ce n’est pas son cerveau qui est en cause mais la façon dont elle a appris à lire et à écrire.
    En 2010, elle a fondé l’association Plus Jamais Zéro pour venir en aide aux enfants en très grande difficulté scolaire.
    Elle est l’auteur de :
    Hugo et les Rois volumes 1,2 et 3, Le Robert, 2003-2004 ; Grammaticus, Éditions Duteil, 2009-2010 Coaching orthographique, 9 défis pour écrire sans faute, Éditions de Boeck Duculot , 2010

  • Sonia Imloul

    Sonia Imloul connaît bien Saint-Denis pour y avoir grandi. Elle crée, en 2004, Respect 93.
    Cette association se consacre aux enfants de 6 à 17 ans en grande difficulté scolaire dans les quartiers les plus sensibles de Saint-Denis. Son objectif est de responsabiliser ces familles que ni l’école, ni les services sociaux ne sont, jusque-là, parvenus à mobiliser.
    Sonia Imloul a publié, en 2008, "Enfants bandits ? La violence des 3-13 ans dans les banlieues" aux éditions Panama.

  • Valérie Lemaitre-Coevoet

    Valérie Lemaitre-Coevoet est enseignante en maternelle et en primaire depuis 20 ans.
    Elle est issue d’une famille qui a largement contribué à renforcer les rangs de l’Éducation nationale. Son parcours personnel l’amène à réfléchir à ces questions d’apprentissage de la lecture et de l’écriture.
    En effet, son fils est diagnostiqué dyspraxique et sa fille souffre de troubles spatio-visuels.



Table ronde : témoignages de parents et d’associations

Olivia Millioz : Nous avons intitulé cette première table ronde « Difficultés de lecture : de l’échec à la déscolarisation », car il est très rare d’entendre la parole de ces parents ou des responsables d’associations en contact avec des enfants en difficulté. Tant que nos enfants n’ont pas de problèmes, on ne sait pas et on n'imagine même pas que des enfants ne parviennent pas à lire.

Nelly, vous êtes la maman de Valentine et c'est en cette qualité de parent que vous êtes invitée. Valentine est votre troisième enfant, et vous avez été très étonnée quand elle a commencé à avoir des difficultés, alors que cela avait très bien marché pour les autres.

Nelly Daviau : Tout à l'heure, Olivia, vous avez très bien dit : lorsqu'on n'a pas de problèmes avec ses enfants, on ne peut pas se rendre compte dans quel état d'esprit peut être un parent qui voit son enfant en difficulté.
Valentine est notre troisième enfant. Les deux aînés n'ont pas de difficultés jusqu'à présent, tandis que Valentine a eu très tôt des problèmes de langage
. On s'est vite rendu compte qu'elle aurait besoin d'aide, et nous sommes allés voir assez rapidement une orthophoniste.

Nous avons eu de la chance : nous étions dans une petite école de campagne avec des institutrices à l'écoute, où il y a eu un échange intéressant. Mais Valentine, en fin de CP, ne savait pas vraiment lire.


Avec mon mari, nous nous sommes dit qu'il valait mieux discuter avec l'institutrice, et proposer un redoublement. Nous étions plutôt dans cette optique-là. Mais l'institutrice nous a dit que, même si Valentine avait un problème de lecture, pour les autres matières cela se passait plutôt bien. Donc, nous allions l'aider à passer en CE1 et l'accompagnerions, les institutrices et nous.

Le soir, nous prenions en charge Valentine. Il y avait régulièrement des pleurs à la maison, parce qu'il y avait déjà tout ce travail à l'école, et le soir, il fallait encore travailler. Valentine n'en pouvait plus. On a trouvé une petite organisation interne. Rentrée de l'école à 16h30, elle goûtait ; on faisait un premier travail, je la laissais un peu tranquille, on dînait, et on reprenait le travail le soir…. sans savoir si la façon dont on travaillait était bénéfique pour elle.
On a accompagné Valentine jusqu'en CM2. Elle n'a jamais redoublé. Je trouvais même qu'elle ne se débrouillait pas trop mal.

En sixième, on est arrivé au collège, en expliquant à la direction et aux professeurs, qu'elle avait été détectée dyslexique. Il faut vous dire que Valentine avait été suivie par une orthophoniste de la moyenne section jusqu'en CM2, quand elle nous a dit: « les parents, là, j'en peux plus d'aller chez l'orthophoniste. » On lui a répondu : « Écoute, on entend bien ce que tu nous dis, on va essayer, on va laisser le premier trimestre passer pour la sixième ; et si tu en as besoin, il faudra peut-être retourner chez l'orthophoniste. ». Du coup, la sixième ne s'est pas trop mal passée.

Par contre, la cinquième, ça a été une catastrophe. Le collège était prévenu dès la sixième... Mais, en cinquième, j'avais l'impression qu'elle avait changé de collège. Il n'y a eu aucune transmission. Valentine était en grande difficulté, et elle avait l'impression que personne ne s'en rendait compte. Elle était presque en déprime. Vraiment.

Je continuais à prendre des renseignements, à aller à des conférences sur la dyslexie – car je pensais encore que mon enfant était dyslexique. Un soir de conférence, j'ai entendu parler d'Anne-Marie Gaignard. Elle avait inventé une méthode, cela m'a plu. Je me suis dit que cela pourrait aider notre Valentine. Il ne fallait pas qu'on se trompe car Valentine en avait marre qu'on l'emmène à droite et à gauche sans qu'on puisse l'aider. On a rencontré Anne-Marie et ça a été une belle rencontre.

OM : La difficulté pour l'instant, c'est que la salle ne sait pas encore qui est Anne-Marie Gaignard. Au début, quel est le problème de Valentine, et à quel âge ?

ND : On s'est rendu compte rapidement que Valentine avait, comparée à ses sœurs, un trouble du langage. C'est pour cela qu'on avait pris les devants en l'emmenant chez une orthophoniste. Ensuite, au CP, c'est la découverte de la lecture. En fin de CP, elle ne savait pas lire. Ensuite est venu le problème de l'écriture. En CE1, CE2, Valentine nous laissait des messages : elle écrivait en phonétique. Je me suis dit que ce n'était pas possible et qu'on ne pouvait pas la laisser continuer comme ça. Aujourd'hui on se dit que c'est dommage de ne pas avoir rencontré Anne-Marie plus tôt...Nelly Daviau

OM : Alors je vais présenter Anne-Marie Gaignard. On ne peut plus laisser ce suspens ! Surtout que, vous allez le voir, Anne-Marie Gaignard, c'est véritablement un « cas ». Anne-Marie, vous avez cru longtemps que vous étiez dyslexique. C'était ce que tout le monde vous disait. Et ce n'est qu'à l'âge de 36 ans que vous avez compris, enfin, que vous n'étiez pas du tout dyslexique, mais dysorthographique. Et ça a changé votre vie, car vous aviez été dans votre enfance, stigmatisée, dans votre famille, dans votre entourage, par le fait que vous n'arriviez pas à lire et à écrire comme les autres.

Anne-Marie Gaignard : Oui. Bonjour à tous. Merci d'être aussi nombreux. Nelly vous a expliqué un petit peu. Je vais essayer de me présenter rapidement: ancienne dysorthographique sévère, j'avais l'étiquette de celle qui fait les fautes. Mais c'était plus que cela parce que je me reconnais bien sur le « pays-zage », tel qu’il est écrit là. [Elle montre une affiche dans la salle sur laquelle une dictée pleine de fautes est reproduite].

J'écrivais comme j'entendais. Salle d'eau : « saldo » sans avoir la conscience des mots. Et ça m'a collé à la peau, jusqu'à un soir de conférence où j'ai été invitée pour témoigner des recherches que j'avais pu faire et de ce que j'avais trouvé pour aider les enfants. Et ce soir-là, il y avait deux transparents : l'un qui expliquait parfaitement bien ce qu'est la dyslexie. On peut parler de pathologie. On va piloter un apprentissage chez l'orthophoniste qui est vraiment là pour ça et fait pour ça, quand l'enfant est dyslexique avéré.

Et le deuxième transparent, qui a d'ailleurs beaucoup de similitude, c'est la fameuse dysorthographie. Sauf qu'il y a deux types de dysorthographie – en tout cas, je le définis comme ça – l'une qui est liée à une dyslexie : quand l'enfant est réparé, il est forcément dysorthographique sévère. On pourrait dire une faute par mot. Et puis la dysorthographie qui arrive par un ratage d'apprentissage. Et ce soir-là - je crois que je témoignais devant 300 personnes - j'ai fait pleurer la moitié des mamans qui étaient dans la salle, en révélant que je n'étais pas dyslexique, que cela ne correspondait pas à tout ce que j'avais entendu, avec tous les problèmes réels qui sont liés à cette saloperie de dyslexie.

Je n'étais pas dedans : je n'avais pas de problèmes de repère spatio-temporel, je savais si on était le matin, le midi, l'après-midi ; j'étais excellente en sport ; je gagnais des médailles. Je me disais «ce n'est pas moi, ça ! ». À 36 ans. Imaginez-vous le choc! Tellement terrible que ça m'a couchée pendant deux mois. 17 kilos en moins – sur quelqu'un comme moi... Je disparaissais de la surface de la terre.

J'en ai voulu terriblement aux gens qui m'avaient mis ce bouquin de lecture sous les yeux, qui était de la méthode globale – je suis née en 61 – c'était en 68, en plein dedans. J'ai fait des recherches : j'ai découvert que l'établissement où j'étais inscrite était pilote pour les Pays de Loire. J'avais servi de cobaye, et ça, c'était intolérable.

Et ça l'est encore. Et aujourd'hui je crie et je m'associe à SOS Éducation, du fond du cœur, en disant : « il faut arrêter le massacre ! ». La méthode syllabique est réellement une aide certaine. Il n'y a même pas à se poser de questions. C'est mon quotidien. Ce sont les parents qui m'appellent : « C'est le parcours du combattant. S'il vous plaît, sortez mon gamin de là. Il est en cinquième, il écrit comme ça » [Elle tient un stylo dans une position tordue]. Le problème, c'est qu'on va le retrouver en terminale, en master... et l'entreprise n'en veut plus, non plus.

Anne-Marie GaignardDonc, cette méthode globale, c'est mon cauchemar. J'adorais les mots. J'adorais l'oral – d'ailleurs, je l'ai développé. Mais je ne pouvais pas me servir de mon crayon. À chaque fois que je me servais de ce foutu crayon, c'était pour me faire descendre. Et ça m'a suivie toute ma scolarité. Je ne pouvais pas avoir un 20/20. Les points sautaient. Aujourd'hui, on les fait moins sauter... mais je partais d'entrée avec - 4, - 6.

C'est un parcours personnel, qui m'a amenée un jour de grand vent, un jour d'orage même – je voulais assassiner tous les gens qui étaient sur mon chemin, cela a été terrible – à me recoller dans un bouquin de grammaire, pour voir ce qu'il se passait. J'avais quand même plus de 35 ans. Je me suis dit : « Je vais le comprendre, ce bouquin ». Et bien, non ! Toujours pas. On m'avait offert un dictionnaire. Je me suis dit « je suis sauvée : un dictionnaire, il y a tous les mots dedans ! Je vais les apprendre par cœur ». Je dormais avec mon dictionnaire... mais voilà : fallait-il encore trouver le mot. À l'époque, ma mère me disait d'apprendre tant de mots dans le dictionnaire et de lui réciter les définitions.

« Hélicoptère ». Je l'ai cherché, je ne l'ai jamais trouvé. Parce que je ne suis pas allée au « h »!
De l'humiliation en permanence : du rouge sur la copie... on ne comprend pas ce qu'il nous arrive.

Je me suis d'abord tournée vers Philippe Roux qui est l'ancien directeur de l'Institution des Lavandes, la seule institution en France habilitée à recevoir des dyslexiques sévères, avec qui j'ai travaillé un an. J'ai participé aussi à des recherches en neurosciences...

Parce qu'on m'avait collé, petite, deux étiquettes sur le dos : « celle qui fait une faute par mot » ; et la deuxième – j'avais 8 ans, plaquée le long d'un mur, quand l'institutrice a dit à ma mère : « Je pense que votre fille ne sera pas en mesure de balayer les couloirs d'un hôpital ».

Je me le suis promis : le jour où je m'y mets, personne ne me jugera sur les mots. J'ai tout repris à zéro.  En essayant de m'en sortir avec le Bled et le Bescherelle – et Dieu sait si j'en ai fait des cures – ça ne me parlait toujours pas. Et pourtant j'avais déjà trouvé des choses, à ma façon. Mais tout ce qui était codifié ne me parlait pas : COD, COI, épithète, attribut... ça m'horripile, je ne comprends rien et je m'en fous : ce que je veux, c'est écrire.

C'est ce que je dis aux enfants. Je suis la présidente de l'association Plus Jamais Zéro. Quand un enfant s'assied chez moi, je lui dis : « Regarde-moi bien dans les yeux. Moi, je ne vais pas te mentir. Parce que moi, on m'a menti toute ma vie. Cela m'a bousillé ma première partie de vie. J'ai perdu un premier mari à cause de ça. Parce qu'on se construit sur quelque chose de bancal. On n'est pas debout sur ses deux pieds... à cause d'une méthode de … »

Cela ne sera pas le mot de la fin. Mais si je suis venue aujourd'hui, c'est pour vous dire « Stop ! ». Je ne sais pas qui est présent dans la salle. Mais s'il y a des responsables, des gens qui sont capables d'entendre ce que je viens de dire, je vous parle de tous les enfants, les fameux 40 % qui arrivent sans posséder  les sens du langage, qui pensent que c'est de leur faute. C'est cela que je ne tolère pas, et qui me fait lever tous les matins. Je lutte contre cela, et j'irai jusqu'au bout, et je ne lâcherai pas le morceau.

Merci à SOS Éducation de m'avoir invitée. Depuis, j'ai écrit Hugo et les rois. Cette méthode a été publiée – consécration – aux éditions Le Robert, les éditions du dictionnaire Le Robert ! Moi qui dormais avec mon dictionnaire...!

Quand j'écris, j'écris avec un « capital - mots ». Vous voyez où j'en suis ! Quand je suis sur la plage, en train de me reposer, que je prends un jeu de mots fléchés et que je vois que mon mot ne rentre pas dans les cases... qu'est-ce que je constate ? J'ai doublé une consonne là où il ne fallait pas. C'est une vie. Je suis marquée au fer rouge. Ça ne me quittera jamais. Parce que je pense qu'on est dysorthographique à vie. C'est une espèce de saloperie qui nous colle à la peau. Tout ça à cause de certains instituteurs qui n'entendent rien. De certains orthophonistes qui font du travail auprès de dyslexiques, oui, mais pas sur la dysorthographie,...

Des années, pendant que les autres jouaient, je rêvais d'avoir un bouquin dans les mains : je ne pouvais pas. Mon premier roman, je l'ai fini, j'avais 36 ans. C'était Le Zèbre d'Alexandre Jardin.

Et un jour, je me suis dit « j'écris pour eux ». Donc j'ai inventé une histoire, car il n'y a que comme ça, que je m'y repérais. J'ai personnifié être et avoir qui sont pour moi les deux rois de la grammaire française. Si on ne les a pas compris, on ne peut pas aller au-delà. Quand je vois des gamins qui apprennent le passé composé, alors qu'ils n'ont pas connaissance de ce qu'est « avoir », dans sa réalité, qui est un vrai salopard, qui nous tend des pièges dans toutes les phrases... il y a des choses qui ne vont pas.

[Applaudissements]

OM : On est marqué au fer rouge par ces difficultés du départ. J'aurais dû commencer cette table ronde en vous présentant les excuses de Christophe Rousseau qui devait être là. Il a eu un AVC et il est dans une situation difficile. S'il avait été là, il vous aurait raconté l'histoire de sa fille, Juliette, que vous pourriez présenter, Anne-Marie, car vous l'avez suivie dans votre association Plus Jamais Zéro, que vous avez créée pour accompagner ces enfants qui connaissent aujourd'hui ce que vous avez connu il y a 30 ans.

AMG : Oui, une pensée pour Christophe qui est entre la vie et la mort. C'est arrivé vendredi soir. C'est le papa de Juliette. Un monsieur extraordinaire qui connaît bien lui aussi le parcours du combattant et qui est arrivé par le bouche à oreille, avec sa petite fille. J'ai cru sur le coup qu'elle était maquillée, tellement la bouche, du nez jusqu'au menton, était d'un rouge écarlate.

Quand il est entré, il m'a dit « je suis désolé de vous amener ma fille comme ça, je ne sais plus où aller. Ma fille est en train de se manger de l'intérieur... ». Cela ressortait à l'extérieur : elle était tellement stressée et mal de ne pas avoir accès, ni à la lecture, ni à l'écriture... Quand je l'ai connue, elle était en CM1. Je lui ai demandé ce qu'elle venait chercher. Elle m'a dit qu'elle ne savait pas lire. Je lui ai dit que j'allais essayer de l'aider. Je lui ai dit « Mais qu'est-ce qui se passe, pourquoi es-tu dans cet état-là ? ». Elle m'a répondu : « Je ne veux pas qu'on me regarde, alors je me défigure ».

« Tu pars à l'envers : si tu te défigures, tout le monde va te regarder ! On ne voit que ça : que ce rouge que tu as autour de la bouche. ». « S'il te plaît, aide-moi ! »

Quand on se rend compte qu'un enfant est malheureux comme ça, on ne peut pas lui mentir. On a commencé une remédiation, qui a été un peu plus longue que pour les autres enfants qui passent à Plus jamais zéro. J'ai su un peu plus tard que cette enfant-là, quand elle est sortie, a dit à son papa : « Tu vois, il y a enfin quelqu'un qui me comprend ».

Depuis, elle va mieux. Elle sait lire. Elle sait écrire. Elle va entrer en sixième l'année prochaine. Elle a encore quelques difficultés dans les lectures d'énoncés... Évidemment, quand on a un énoncé de 3 km...! Qu'on leur donne plutôt des énoncés courts ! Qu'on leur demande de calculer, point! On peut aider. Juliette va mieux. Ce qui arrive à son papa ne va pas faciliter les choses.

Je voulais juste souligner le fait que Juliette n'a pas appris en 9 mois – c'est à peu près le temps qu'il faut pour faire les choses bien. Au mois d'octobre, elle savait déjà lire, m'avait dit son père. Je lui ai présenté un bouquin. Il était écrit : « la péniche descend la rivière ». Elle jette un petit coup d'œil et lit : « le bateau descend la rivière ». «Ce n’est pas mal, on y est presque... mais ce n'est pas ce qui est écrit ». Et Juliette comprend qu'il faut qu'elle décode. Il faut repasser par là. Elle est en train de reprendre conscience du mot, ce que la méthode globale ne permet pas.

Moi, elle me faisait rêver, la méthode globale. Mais ça ne m'a pas aidée à apprendre à lire. Cette méthode de lecture, on pense qu'elle va servir à apprendre à écrire. En tout cas, avec mes yeux d'enfants, je me disais, chouette, je vais apprendre à lire donc je vais savoir écrire. Mais non. Ma mère me disait : « Tu n'as qu'à lire ; lis, tu sauras écrire ! » Mais non. Des dictées, on peut en faire des kilos. Si on n'a pas la clef : comment fait-on ?

OM : Je vais passer la parole maintenant à Valérie Lemaitre-Coevoet qui est professeur des écoles. Ça fait 20 ans que vous enseignez à l'Éducation nationale. Vous faites partie d'une famille qui a largement contribué à grossir les rangs de l'Éducation nationale. Donc, vous baignez dans ce milieu. Et pourtant quand vous avez été confrontée à des problèmes avec vos enfants, vous avez été très étonnée.

Valérie Lemaitre-Coevoet : Effectivement, je suis enseignante. Mais cela fait quelques années que je suis en maternelle. En élémentaire, je me posais déjà des questions. On se demande comment on va arriver à aider tous ces enfants. La maternelle, c'était les prendre au départ, et pour moi, c'était plus simple. Maintenant, j'ai deux enfants, l'un de 14 ans qui est en quatrième, et l'autre qui a 12 ans et qui est en sixième. Tous les deux ont eu des parcours très difficiles à l'école. L'aîné, en maternelle, n'aimait pas le graphisme. Je me disais : « c'est un garçon ». Il était cochon… «c'est un garçon »... [rires].

Valérie Lemaitre-CoevoetEn CP, grand soulagement : il a appris à lire tout de suite ; il était très performant en mathématiques. Nous étions extrêmement contents, on s'est bien rapproché – car c'était difficile à la maison pour tout le reste : il ne s'habillait pas bien... Je suis allée voir des coachs du comportement pour qu'on essaie d'arranger tout ça. En CE1, c'était pas mal. En CE2, il était toujours très bon élève, mais la maîtresse me dit « Regardez, c'est un cochon ». Je le voyais bien. Mais comme aux évaluations nationales, il était le meilleur de la classe, on faisait avec !

En CM1, il n'a pas eu une maîtresse très « traditionnelle ». Là, il a été un peu plus perdu, parce qu'il n'y avait pas les mêmes exigences, il n'y avait pas le cadre dont il avait besoin. Nous sommes allés chez une graphothérapeute, qui m'a dit qu'il ne fallait pas le faire recopier, qu'il fallait le laisser écrire. J'ai arrêté. On a changé de graphothérapeute : en séance, il écrivait très bien ; la séance d'après, il n'a même pas reconnu ce qu’il avait écrit. Il n'appliquait pas ce qu'il faisait en séance. La graphothérapeute disait qu'il fallait du temps. Mais à l'école, quand il copiait un texte, il y avait 32 fautes dans la copie, c'était un peu inquiétant. On a laissé comme ça.

Un jour chez l'ophtalmologiste, je vois une affiche : « J'écris comme un cochon, je mange salement, je ne sais pas m'habiller, je suis nul en sport ». Je lui ai dit « Mais c'est toi ! » Il m'a répondu qu'il n'était pas nul en sport – mais au bout de 5 ans de natation, il n'avançait pas beaucoup.

Tout ça correspondait à la dyspraxie. J'appelle vite l'association DMF1. De là, je fais un bilan chez l'ergothérapeute, chez l'orthophoniste et un bilan chez le neuropédiatre, qui nous dit que notre fils est dyspraxique, mais qu'il n'a pas de lésions au cerveau. Il a fait de l'ergothérapie, pour passer sur le clavier.

Ça n'arrange pas son écriture, mais il écrit sur l'ordinateur. Il a fait un bilan chez la psychologue : il est précoce; c'est pour ça qu'il compense énormément. Mais il est aussi en dépression. Je comprenais mieux pourquoi le soir en rentrant de l'école, pour faire les devoirs, il pleurait ; pour aller se laver, il pleurait... Quand on a su qu'il était dyspraxique, tout le monde a été un peu soulagé. Son père a eu du mal à l'accepter. C'est un peu un handicap. On n'a pas fait des enfants modèles... Comme c'était le premier, j'ai focalisé toute mon attention sur cet enfant.

La seconde ne voulait pas aller à l'école, depuis la toute petite section. Comme j'étais institutrice en maternelle, je trouvais ça bien, l'école. Je lui disais qu'elle allait faire plein de choses, avoir des copines... cela ne s'est pas passé comme je pensais.

Et je ne l'ai pas vu tout de suite. Au mois de mai, quand la maîtresse m'a demandé si ma fille était sourde: « Quand je l'appelle dans la classe, elle ne vient pas », je lui ai répondu non. Un matin, je suis restée cinq minutes pour voir comment cela se passait – je n'osais pas trop rester vis-à-vis de l'instituteur. Et en effet, ma fille était tétanisée au milieu de la classe et ne bougeait pas. L'école commençait mal...

Heureusement, l'année suivante, elle a eu une maîtresse plus avenante qui l'a prise sous son aile. Elle était dans une classe à double niveau : elle s'occupait des autres qui étaient plus petits. Elle était toujours dans ce rôle. Je me suis dit qu'elle serait peut-être infirmière ou assistante sociale...

En maternelle, elle faisait des caprices à moi – pas à son père. On a été chez la psychologue : « oui, Madame, il faut couper le cordon... ». [rires] Elle a toujours eu son doudou, elle suce ses doigts. À 11 ans, c'est toujours pareil. On met toujours ça sur le compte d’autre chose... En CP, au bout de 2 mois, elle ne voulait plus aller à l'école.
La remplaçante faisait ce qu'elle pouvait : si on n'est pas formé pour s’occuper des CP, c'est un peu compliqué... Je suis allée voir la maîtresse ; je suis allée voir l'inspection – étant enseignante, je me suis dit que je pouvais aller voir l'inspection pour aider cette enseignante qui n'y arrive pas avec ses CP. Et là, on m'a dit : « 4 mois dans une scolarité, ce n’est rien ».

OM : Évidemment, ce sont des problèmes très différents qui sont exposés. La dysorthographie, la dyslexie, la dyspraxie, etc. Par contre, ce qu'il y a de commun, c'est la difficulté à voir les problèmes chez un enfant, que l'on soit parent, que l'on soit professeur, que l'on soit spécialiste. Les problèmes sont multiformes. C'est difficile d'avoir une réponse. Et si l'on s'organise aujourd'hui, c'est pour essayer de faire en sorte que moins d’enfants arrivent avec des troubles, lorsqu’il s’agit de troubles légers. Les troubles de vos enfants sont des troubles beaucoup plus lourds.

Dans tous ces exemples, que vous soyez parents ou enseignants de l’Éducation nationale, vous allez vivre le même parcours du combattant. Vous allez connaître les mêmes difficultés, la même surdité de vos interlocuteurs à certains moments, les mêmes réflexions parfois aberrantes qui vous déstabilisent. Il faut en effet être conscient que les intervenants qui se prononcent n’ont pas toujours les réponses.

Le but n’est pas d’accuser tel praticien, tel enseignant ou les parents mais de mettre le problème sur la table et d’en parler. Et je souhaitais aussi en parler avec Sonia Imloul, de l’association Respect 93. Elle connaît bien la Seine-Saint-Denis, elle y est née, elle y a monté ce projet associatif qui consiste à travailler avec des familles directement dont les enfants ont été repérés comme étant en difficulté scolaire.

Si je vous ai invitée, c’est moins pour parler de l’association que pour parler des problèmes que vous rencontrez auprès de ces jeunes. Il faut savoir que les problèmes d’illettrisme sont 4 fois plus importants en ZEP que dans la moyenne des établissements.

Sonia Imloul : J’ai créé avec d’autres parents, en 2004, Respect 93 qui est maintenant également Respect 75. Nous avons maintenant la chance de travailler dans le XXème arrondissement de Paris. Avec notre équipe, nous privilégions la scolarité de l’enfant. Qu’est-ce que cela signifie dans les zones de grande pauvreté ?

C’est d’abord faire en sorte que ces enfants ne tombent pas dans la délinquance.
Malheureusement, c’est plus souvent le cas dans ces quartiers qu’ailleurs pour de multiples raisons.

Nous nous sommes fédérés et nous nous sommes demandé comment intervenir pour construire l’avenir de ces petits et comment remettre le parent au cœur du dispositif. Le premier éducateur n’est pas l’école, mais le parent. La presse ne cesse de relayer des exemples de parents démissionnaires, déficitaires. Or ce n’est pas si fréquent.

Nous avons commencé par expliquer autour de nous en 2004 qu’il faudrait commencer par repérer des enfants très tôt, le plus tôt possible, qui ont potentiellement un problème. Certains s’insurgent en parlant de déterminisme. Il s’agit simplement, selon moi, de bon sens. Je préfère un médecin qui va prendre le risque de m’envoyer faire une radio ou des examens complémentaires, quitte à ce qu’il n’y ait rien derrière et qui va me dire : « finalement, il n’y a rien. J’ai cru un instant qu’il y avait peut-être quelque chose», plutôt qu’un médecin qui va attendre que je sois en phase terminale pour intervenir.

Dans le 93, nous nous sommes dit que dès qu’un enfant présente des signes de décrochage scolaire ou de comportement déviant ou asocial, nous intervenons directement auprès du parent.

OM : Pourquoi un enfant présente-t-il un risque de décrochage scolaire ou un comportement déviant ?

SI : Il existe plusieurs raisons. La première, la plus fréquente est à chercher au sein de la famille : un divorce qui se passe mal, la maladie, le chômage, des mères ou des parents toxicomanes. C’est vraiment au cas par cas. Par ricochet, l’enfant va porter le problème de la famille. Une deuxième problématique est liée à l’illettrisme. Nous l’avons souvent vu dans les familles que nous avons accompagnées.Sonia Imloul

Dans le département de la Seine Saint Denis, 63% des enfants arrivent en sixième sans savoir ni lire, ni écrire. Des parents eux-mêmes illettrés n’osent pas aller vers l’instituteur pour dire : « je ne peux pas suivre mon enfant, car moi-même, je ne sais pas lire ». C’est un problème autant pour l’enfant que pour le parent. Le lien va se déliter. Lorsqu’on vous convoque via le carnet de correspondance, c’est rarement pour annoncer de bonnes nouvelles.

Si vous ne savez pas lire, comment voulez-vous savoir que vous êtes convoqué, que votre enfant rencontre des soucis. Souvent, il se produit un renversement d’autorité. C’est l’enfant qui va porter son parent. L’école considérera alors que « ce parent est défaillant, il ne suit pas son enfant, il ne l’accompagne pas, on ne le voit pas. » Je mets au défi quiconque d’aller vers un instituteur pour lui dire : « je suis comme mon enfant : je ne sais ni lire, ni écrire ».

Le drame est que cela se passe en France. Nous avons des moyens, il existe des forces vives comme Madame Gaignard ou Olivia avec qui j’ai déjà longuement discuté de ces questions.

Nous pouvons aujourd’hui aider ces enfants, en les repérant, en essayant de créer un lien avec le parent, sans le maintenir artificiellement de classe en classe, pour pouvoir le « dégager » artificiellement à partir de 13 ans. Or c’est exactement ce qu’il se passe. L’école est obligatoire jusqu’à 16 ans, mais les enfants poly-exclus qui ne savent ni lire ni écrire en sixième ou en cinquième  disparaissent bien avant 16 ans.

Où sont-ils ? Que deviennent-ils ? Nous avons eu l’occasion de rédiger un rapport sur les questions d’illettrisme. J’ai posé la question à certains élèves :

  • Mais enfin, ton professeur s’est bien rendu compte que tu ne savais ni lire ni écrire ? 
  • Oui, mais il m’a dit que c’était normal, que ce n’était pas grave, que de toute façon, je ferai autre chose.

À une petite fille très mignonne à laquelle je posais la question :

  • Pourquoi tu ne lis jamais ? 
  • Ben, parce que je ne sais pas lire.
  • Comment fais-tu pour rendre tes rédactions ?? 
  • Ben, je ne les rends pas. J'ai des moyennes négatives.

Je le dis et je le répète : la question de l’intervention précoce, ciblée doit vraiment, à mon sens, être une question fondamentale. On ne doit pas laisser des enfants de 4, 5, 6 ans perdre le fil de l’école.

L’école républicaine est une chose extraordinaire. Vous savez que c’est une arme de savoir écrire. Armons nos enfants. Ce n’est pas forcément ce qui est fait dans ces quartiers défavorisés. Tout cela n'arrive pas qu'en Seine-Saint-Denis. C’est la même chose dans des zones rurales ou urbaines, par exemple à Saint-Lô où je me suis rendue récemment.

Qu’est-ce que cela signifie ? Au prétexte de ne pas être très riche, on ne peut pas apprendre à lire et à écrire ? Je dis non. Il faut penser une politique différente et qu’on intervienne le plus tôt possible, pour ne plus entendre ce que j’ai entendu encore avant-hier : « cet enfant de 6 ans est déjà condamné ».

OM : Je vais reprendre mon rôle très désagréable, car je suis également la gardienne de l’heure. Nous allons maintenant vous laisser la parole à vous la salle.

Questions de la salle

Question à Sonia Imloul : Comment entrez-vous en contact avec ces familles ?

SI : Nous avons deux façons de faire. Nous avons des accords avec le Conseil Général de Seine-Saint-Denis, et nous avons la possibilité d'entrer dans les écoles.
Nous avons créé le "Bureau des Parents". Nous sommes l'intermédiaire entre le parent et l'enfant. Dès qu'un enfant présente des signes de décrochage, nous invitons via le carnet de correspondance, mais également par téléphone – car nous avons remarqué qu'il y avait des parents qui ne savaient pas lire – à venir nous rencontrer. À partir de là, nous établissons un diagnostic de ce qui ne va pas au sein de la famille, de façon ciblée, et nous prenons à bras le corps, selon le modèle canadien, et surtout pas dans la prescription, le problème de la famille.

Comme c'est un échange de bons procédés, cette famille s'engage à mettre en place les moyens
– ça peut être de se faire accompagner psychologiquement, mais encore une fois, c'est vraiment au cas par cas – de tirer sa famille vers le haut, et d'avancer avec son enfant.

Nous avons des cas de mamans qui ne savent ni lire, ni écrire. Des femmes de notre association forment ces mamans, de manière accélérée. On les rééduque en quelque sorte. Et elles le disent elles-mêmes.

À Paris, c'est un peu différent. À la demande du préfet de police, M. Michel Gaudin, nous intervenons via les commissariats également. Un primo-délinquant, quand il est attrapé, la famille a la possibilité de nous contacter tout de suite – soit le commissariat, soit la famille – et on intervient de manière ciblée, pour que l'enfant ne décroche pas scolairement, et pour certains, ne devienne pas délinquant.

Question à Nelly Daviau : Je m'intéresse, avant de vaincre l'illettrisme, à sa prévention. Je vois bien que vous êtes une mère très impliquée, qui a tout de suite emmené son enfant chez l'orthophoniste... Vous êtes un parent cultivé. Je voulais savoir si votre enfant avait lu, petite, voire tout bébé, feuilleté des livres d'images.

ND : Valentine a toujours pris des livres, regardé les images. Et avec mon mari, nous avions pris l'habitude avec nos aînées de lire une histoire. Chaque soir, même si cela ne durait pas très longtemps. Du coup Valentine, dès le plus jeune âge, a toujours regardé les livres, les dessins... ça l'a vraiment intéressée, autant que ses sœurs, d'ailleurs.

Salle : Bonjour, je suis Franck Ramus, chercheur au CNRS, je suis spécialiste des troubles de l'apprentissage. Je réagis puisqu'il y a plusieurs troubles qui ont été évoqués. La fille de Madame Daviau, qui a visiblement un trouble du langage et une dyslexie. Madame qui a parlé de dysorthographie. Madame qui a parlé de dyspraxie.

Ce que je n'ai pas bien compris, c'est que, en filigrane, soit implicitement, soit explicitement, pour ces différents cas, des méthodes d'enseignement ont été mises en cause. Et je n'ai pas bien compris les éléments qui permettaient de les mettre en cause. Par exemple, pour ce qui est de la fille de Madame Daviau, on a bien compris qu'elle avait un trouble du langage qui s'était manifesté dès la moyenne section de la maternelle.

Donc ça, ce n'est pas la conséquence des méthodes de lecture en CP. On est bien d'accord. On sait bien que les troubles du langage engendrent des difficultés dans l'apprentissage du langage écrit.

Après, il y a effectivement tout le problème de savoir comment l'école prend en compte les cas de dyslexie, et là, il y aurait beaucoup de choses à dire. Mais on ne peut pas dire que le problème de votre enfant ait été engendré par les méthodes d'enseignement. On peut faire la même remarque pour la dyspraxie du garçon de Madame. La dyspraxie n'est pas la conséquence de quelque méthode que ce soit.

Pour ce qui est de la dysorthographie, Madame l'attribue aux méthodes d'enseignement qu'elle a subies. C'est peut-être vrai, peut-être pas. La dysorthographie est aussi un trouble spécifique des apprentissages. Si vous ouvrez l'expertise collective de l'Inserm publiée en 2007, la dysorthographie fait partie des troubles de l'apprentissage qui peut avoir une cause biologique, tout autant que la dyslexie. Elle n'est pas nécessairement associée à la dyslexie.

Tout ça pour dire, que sur ces cas particuliers, il n'est pas évident d'attribuer une causalité à des méthodes d'enseignement.

AMG : J'entends. C'est justement le gros problème entre la dyslexie et la dysorthographie, c'est pour ça aussi que je suis là : il faut arrêter de faire l'amalgame des deux. On est dysorthographique, et ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les neurosciences, quand on a été dyslexique.

Quand l'orthophoniste a fait son travail, l'enfant a pris un certain nombre de repères dans le temps et dans l'espace, elle a pilonné les sons « eil » de soleil, « euil » d’écureuil, jusqu'à plus soif. Il n'empêche qu'il est forcément dysorthographique. C'est lié à sa dyslexie. Mais je ne vous autoriserai pas à dire que la dysorthographie seule n'existe pas. C'est prouvé. Je n'ai jamais été dyslexique.

Frank Ramus : On est tout à fait d'accord. La dysorthographie seule existe. Ce que je dis, c'est que ce n'est pas nécessairement la conséquence d'une mauvaise méthode d'enseignement.

AMG : Bien sûr que si : que voulez-vous que ce soit d'autre ? Dans ma famille, tout le monde est instit...

FR : Visiblement vous ne semblez pas considérer d'autres hypothèses.... ça peut être dû à un trouble d'origine biologique, tout comme la dyslexie, mais qui affecte l'apprentissage de l'orthographe, plutôt qu'à l'apprentissage de la lecture.

AMG : On m'a passée au crible...

OM : Le principe n'est pas de faire une démonstration. Ce sont juste des éclairages sur des cas. Après, la position de SOS Éducation, et d'autres, vous est claire : en utilisant certaines méthodes, on pourrait éviter que beaucoup d'enfants aient des problèmes, et leur permettre de mieux maîtriser la lecture. Des scientifiques le disent à l'étranger. On aura l'occasion d'avoir ce débat avec les interventions des Anglaises et avec vous-même, Franck Ramus. Mais n'anticipons pas. Le but de cette table ronde n'était pas de faire une démonstration, mais juste des éclairages de parents, de responsables d'associations.Sonia Imloul

Salle : Je suis maman de 3 enfants, j'ai une formation de professeur de lettres classiques. Aujourd'hui, je travaille dans la formation professionnelle continue, où nous luttons aussi contre l'illettrisme. Je suis là en tant que maman, mais aussi en tant que personne qui travaille dans la formation professionnelle continue et qui est de l'autre côté, maintenant. J'ai une petite fille de six ans, qui est entrée au CP, et qui apprend à lire avec la méthode Justine.

C'est en consultant le site de SOS Éducation que cela a profondément résonné en moi. En entendant les mamans et Anne-Marie Gaignard, encore plus : ma fille dort avec un dictionnaire. Elle ne sait pas lire
.

Nous sommes au mois de février, elle ne sait toujours pas lire, elle est dégoûtée. Pour moi, c'était un grand choc, puisque j'ai toujours adoré lire. Je pense à Madame Lemaitre, qui elle-même est enseignante, ça a dû être un grand choc pour elle de voir que ses enfants avaient eu des difficultés à l'école.

C'est mon aînée. Je suis allée voir la maîtresse, qui m'a dit qu'elle était peut-être précoce et m'a conseillé d'aller voir un psychologue. Ce qu'on a fait. On verra ce que ça donnera. Je réagis de manière assez vive à ce que vient de dire ce chercheur : il y a des méthodes de lecture qui sont en cause. Et effectivement la méthode syllabique, ça marche.

Salle : Je m'appelle Brigitte Étienne, je suis orthophoniste et je suis très sensible à la souffrance, et des parents et des enfants. Je suis à la retraite depuis un an, mais je travaille 40 heures par semaine : j'ai à peu près 80 rendez-vous par semaine.

Et je suis très sensible à la souffrance de ces enfants qui partent en septembre avec une espérance : « je vais apprendre à lire » et je les retrouve au mois de janvier complètement désespérés. Les mamans ne comprennent pas, les papas sont désespérés... Cette souffrance n'est pas prise en compte suffisamment.

On les envoie chez les psychologues, on étiquette les enfants, et je ne suis pas sûre que les étiquettes de dyslexique, de dyspraxique, de dysorthographique soient appliquées comme il faut. Je refuse de mettre des étiquettes au départ. On attend, on travaille ensemble et après on verra. Les vrais dyslexiques se révèleront quand on aura d'abord essayé de remettre le code en place.

Salle : Bonjour, je suis également maman d'une enfant qui souffre d'un trouble de l'apprentissage, mais là n'est pas l'objet. Il y a beaucoup de témoignages et c'est important. Il y a un thème qui a été abordé et qui est fondamental, c'est la détection précoce des difficultés, quelle que soit la nature de ces difficultés. Et je voudrais savoir ce qui est fait aujourd'hui dans les écoles...

Plusieurs intervenants en même temps : « Rien ».

Et quelles seraient les actions à mener pour aider ces enfants dont l'avenir est condamné parce qu'il n'y a pas d'action...

Salle : Pourrais-je répondre à la dame ? Je me présente, je suis maître E et je travaille dans un Rased2. Le maître E, c'est celui qui travaille avec la psychologue scolaire pour détecter les enfants en grande difficulté scolaire. On cherche des solutions avec la famille. On travaille au sein d'un réseau. On est appelé dans les classes. On fait des tests. On essaie de trouver des solutions.

Je suis aussi confrontée à la violence et au grand mal-être des enfants. On voit différentes classes. Il y a différentes méthodes d'enseignement de la lecture. Et les résultats sont extrêmement différents d'une méthode à une autre.
Réellement. De tout ce que j'entends des parents, on a l'impression que la lecture relève de la magie. Mais il n'y a rien de magique !

Si les parents jouaient déjà avec les sons, avec leurs enfants, à faire le bruit des lettres, et à associer deux bruits ensemble : l'enfant comprendrait le mécanisme. L'enfant apprend en jouant. Et ça on l'oublie : on est tout le temps dans la performance, on attend toujours des résultats d'un enfant alors qu'on a besoin qu'il joue pour pouvoir se développer, et apprendre en jouant.

Salle : J'ai une petite remarque de papi, parce qu'il faudrait bien que les papis prennent la parole. Je l'ai vu avec ma petite fille, et elle me paraissait coincée dans son évolution au CP. Je lui ai demandé de lire une affiche de cinéma.

Et je la voyais concentrée comme ce n'est pas possible. Et elle essayait de deviner le sens des mots. Et je me suis dit : danger ! Parce que quand on lit, c'est un peu comme quand on danse, il faut se laisser aller. Et on se laisse aller quand on lit par syllabes. Même si on ne comprend pas le mot, on le lit.

Et la plupart du temps on ne le comprend pas d'ailleurs. Alors je lui ai dit : « Surtout fais plaisir à ton papi adoré, lis par syllabes ». Elle répond : « oui, mais la maîtresse... » J'ai tout de suite arrêté là car la méthode globale ou semi-globale, c'est un désastre. Il faut le dire, ça. C'est trop simple de dire que ça dépend de la psychologie d'untel. Ma petite fille va un peu mieux dans la lecture. Grâce à son papi...

[rires et applaudissements]

Salle : Bonjour, je suis native d'Algérie. J'ai eu un parcours au départ très difficile. À l'âge de 7 ans, je savais à peine lire et écrire le français. Ça a été un parcours ressemblant à celui d'Anne-Marie Gaignard.

Je me suis efforcée, grâce à une maman qui était endurante, d'apprendre le français. Et plus encore, car j'ai réussi à avoir un CAP d'aide-comptable et je suis arrivée à la Ville de Paris. Ça a été un combat, mais il y a eu une récompense. Mes enfants n'ont malheureusement pas eu le même parcours. Ils ont été en difficulté. On a pensé au départ que mon fils était dyslexique. Mais ce n'était pas le cas.

On l'a mis dans des structures très difficiles, de type hôpital de jour, puis EM Pro3, ce qui a été une souffrance pour lui comme pour nous, parents. Je me demande comment on a pu en arriver là...
Si mes enfants ont eu des difficultés monstres pour s’insérer dans la vie active. Aujourd’hui, existe-t-il des aides permettant aux enfants d’identifier leur handicap ?

OM : Nous n’allons pas pouvoir répondre,  ni prendre d’autres questions.

1 Dyspraxique Mais Fantastique est une association d’information et d’aide aux dyspraxiques.

2 Réseaux d’Aides Spécialisées aux élèves en Difficulté.

3 Les Externats Médico-Professionnels accueillent des adolescents et de  jeunes adultes, présentant une déficience intellectuelle légère ou moyenne pouvant être associée à des troubles de la personnalité et/ou du comportement mais pour lesquels des actions de formation sont envisageables.